Egypte : des entreprises belges en eaux troubles

Fresque murale représentant al-Sissi. (Crédit : © CC Flickr / Thierry Ehrmann
Crédit : © CC Flickr / Thierry Ehrmann

Du 16 au 21 octobre, les agences de promotion des exportations des trois Régions belges organisent une mission économique conjointe en Egypte. Celle-ci se tient à la veille de la COP27, une occasion qui mettra le pays sous les feux des projecteurs alors que la situation des droits humains n’y a jamais été aussi mauvaise. Cette analyse tente d’explorer les implications de cette situation ainsi que de l’état alarmant de l’économie égyptienne pour les entreprises belges qui font du commerce ou investissent en Egypte.

Organisée par Flanders Investment and Trade (FIT), qui a un bureau régional au Caire, à laquelle se joignent l’AWEX et Hub.brussels, la mission économique d’octobre 2022 est destinée en priorité aux PME belges travaillant dans quatre secteurs : les infrastructures, la logistique, le transport et l’énergie. « Participez au développement de ce marché en plein essor  » [1]. « L’une des économies à la croissance la plus rapide de nos jours » [2]. Sur les sites des agences et dans le dépliant de promotion sur la mission, l’Egypte est présentée sous son meilleur jour. Un tableau qui détonne pourtant avec les signaux de plus en plus alarmants que ce soit sur la situation des droits humains mais aussi sur l’économie du pays.

Une économie aux pieds d’argile

En 2016, le Fonds monétaire international (FMI) avait approuvé un nouveau prêt de 12 milliards de dollars à l’Egypte, accompagné d’un programme de réformes économiques et d’austérité budgétaire. En 2020, le Fonds a accordé deux prêts supplémentaires de respectivement 2,7 et 5,2 milliards de dollars pour faire face à la pandémie de Covid-19. Mais malgré ces prêts, les politiques dictées par le FMI combinées aux mauvais choix économiques du gouvernement égyptien ont eu sur l’Egypte un effet délétère.

Pourtant les Institutions financières internationales ont applaudi les réformes économiques lancées en 2016 par l’Egypte, en particulier l’abandon des subsides sur le carburant, le gaz naturel et l’électricité. Le taux de croissance à plus de 5% (hors période Covid) a également longtemps donné de l’Egypte une image d’économie florissante en comparaison avec ses voisins de la région [3]. Le Président Sissi a d’ailleurs récemment marqué l’intérêt de l’Egypte à rejoindre les BRICS, le groupe des économies émergentes [4]. Mais le programme du FMI en 2016 mentionnait plusieurs objectifs dont le fait que la croissance soit tirée par le secteur privé, l’augmentation du taux de participation au marché du travail formel (en particulier des femmes), l’attrait des investissements directs étrangers et l’amélioration de la stabilité macro-financière. Or, comme le souligne l’économiste politique Timothy Kaldas, aucun de ces objectifs n’avait été atteint en juillet 2022 [5].

Aujourd’hui, la dette égyptienne atteint 94% du PIB, et l’Egypte est un des pays les plus à risque de défaut de paiement [6]. En 2022, le service de la dette représente 50% du budget de l’Etat. Une proportion qui ne va qu’augmenter. Sans ressources internes suffisantes suite à des faiblesses structurelles de sa politique macroéconomique et financière, l’Egypte se voit en effet forcée d’emprunter sur les marchés internationaux. Pour cela, elle se tourne vers les pays du Golfe, ou vers la New Development Bank (la « banque des BRICS ») à laquelle elle a adhéré en 2021, mais se voit aussi contrainte de faire une nouvelle fois appel à un prêt du FMI.

Or le FMI devrait accorder un nouveau prêt à l’Egypte et fixera sans nul doute de nouvelles conditions. Une de celle-ci pourrait concerner le poids de l’armée dans l’économie égyptienne. Le nombre d’entreprises égyptiennes contrôlées en tout ou en partie par les militaires est en effet élevé, estimé à quelque 300 entreprises. Celles-ci bénéficient de traitements de faveur de la part de l’Etat, notamment des exemptions de taxes. Elles concurrencent le secteur privé dans des domaines divers et très éloignés de la défense, comme l’agroalimentaire, les médias, la construction automobile, le tabac ou l’industrie pharmaceutique [7]. Dans certains cas, cette concurrence peut prendre des formes extrêmes, comme cela a été le cas pour la famille Thabet, propriétaire de l’entreprise de produits laitiers et de boissons Juhayna. Safwan Thabet et son fils Seif ayant refusé de céder leur entreprise à l’Etat, ils ont été emprisonnés dans une prison connue pour ses pratiques de torture [8].

Le FMI mettra donc la pression sur le président Sissi pour qu’il réduise la taille de l’économie militaire, mais ce dernier aura bien du mal à leur donner satisfaction. En effet, l’armée représente sa base, et ses marges de manœuvre sont dès lors plus que limitées pour en réduire les privilèges [9].

Une économie fragilisée par la situation des droits humains

Outre le poids de l’armée, la répression massive des droits humains dans le pays a également des répercussions sur l’économie. L’histoire de l’économiste Ayman Hadhoud est parlante. Ce dernier critiquait en effet ouvertement la politique économique du gouvernement, avant d’être arrêté puis victime de disparition, avant d’être retrouvé mort dans une institution psychiatrique du Caire [10]. Certains indices laissent penser qu’il a été torturé lors de sa disparition forcée. Son sort illustre parfaitement les méthodes du régime pour faire taire les voix dissidentes. Depuis la prise de pouvoir par Abdel Fattah al-Sissi en 2013, les organisations de défense des droits humains tirent en effet la sonnette d’alarme concernant les violations massives des droits en Egypte. Elles parlent de quelque 60 000 prisonniers politiques enfermés dans les prisons égyptiennes. Les conditions d’enfermement s’apparentent souvent à des traitements inhumains et dégradants. La pratique de la torture lors des détentions est régulièrement dénoncée [11].

L’assassinat d’Ayman Hadhoud montre l’impact potentiel de la répression de la liberté d’expression sur le fonctionnement de l’économie. Si ni les scientifiques, ni la presse, ni le parlement ne sont libres de critiquer la politique économique du gouvernement, ce dernier peut continuer de faire des choix qui mènent le pays à la faillite. Selon une étude du think tank allemand SWP, les arrestations, entre autres au sein du secteur privé ou de la haute administration, sont considérées par les observateurs du marché égyptien comme des obstacles à l’investissement [12].

Par ailleurs, le contrôle de l’État sur différents organes de régulation ou d’information essentiels au bon fonctionnement de l’économie est souvent dénoncé. Ainsi en 2015, le président al-Sissi a publié un décret l’autorisant à révoquer les chefs de plusieurs agences de régulation dont la Banque centrale d’Égypte, le Régulateur financier, l’Autorité de contrôle administratif ou encore l’Agence centrale d’audit (ACA). En mars 2016, il a limogé le directeur de l’ACA, Hisham Geneina, après que ce dernier a souligné le niveau de la corruption au sein du gouvernement [13].

L’indépendance de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS) a aussi récemment été interrogée [14]. Le dirigeant de cette agence est issu de l’armée et la fiabilité des statistiques égyptiennes est remise en cause. Les chiffres officiels pour la dette publique, le taux de chômage ou de pauvreté semblent en effet inférieurs à la réalité, tout comme le nombre de morts dus à la pandémie de Covid-19 qui aurait été treize fois supérieur aux statistiques officielles. Les entrepreneurs peinent donc à accéder à des informations fiables sur lesquelles baser leurs décisions, tant de la part du CAPMAS que des médias sous contrôle des autorités [15]. Mais le plus interpellant est que le FMI n’a jamais remis ces chiffres en question alors que les équipes du Fonds travaillent en Egypte depuis 2016 et connaissent la situation. Le FMI aurait également intérêt à enjoliver la situation pour justifier les bienfaits de ses programmes de réformes.

Enfin, la répression des droits en Egypte touche aussi les droits des travailleurs et des travailleuses. Le Global Rights Index de la Confédération syndicale internationale met en évidence qu’il n’y a « aucune garantie des droits » en Egypte et classe cette dernière parmi les « dix pires pays au monde pour les travailleurs et les travailleuses ». Les syndicats indépendants ont été arbitrairement dissouts en 2018. Les grèves sont systématiquement réprimées et les grévistes arrêtés ou licenciés par leurs employeurs [16].

Devoir de vigilance pour les entreprises

Vingt et une entreprises belges participeront à la mission économique en Egypte à la mi-octobre 2022 [17]. C’est le secteur de l’énergie qui intéresse le plus d’entreprises, suivi par les secteurs des infrastructures et du transport. L’énergie est en effet un des secteurs porteurs de croissance en Egypte. L’entreprise belge DEME a ainsi récemment conclu un accord avec les autorités égyptiennes pour la production d’hydrogène vert en Egypte [18]. Les grands chantiers entrepris par le gouvernement égyptien – tels que l’élargissement du canal de Suez ou la construction d’une nouvelle capitale – offrent également des opportunités dans le secteur des infrastructures ou du dragage, secteur dans lesquels on retrouve aussi DEME mais aussi les autres fleurons belges Besix, Jan De Nul ou CFE. Enfin, l’Egypte est également un marché très attrayant pour les entreprises d’armement, mais les exportations wallonnes d’armes vers l’Egypte restent limitées avec seulement deux licences d’exportation octroyées par le Gouvernement wallon en 2020 (derniers chiffres connus) [19]. L’entreprise belge de matériel de défense Cockerill participera à la mission économique d’octobre, mais pour ses activités dans le secteur des transports, les agences belges à l’exportation n’ayant pas de compétence en matière de promotion du commerce des armes.

Energie, infrastructures et transport sont des secteurs dominés par les acteurs publics. Outre les questions relatives à la stabilité financière de l’Egypte, les entreprises intéressées d’exporter ou d’investir en Egypte devraient se poser les questions suivantes par rapport à la situation des droits humains dans le pays : l’entreprise que nous rencontrons, ou avec laquelle nous traitons est-elle contrôlée par des militaires ? Viole-t-elle les droits du travail ? Quelles y sont les conditions des travailleurs et travailleuses ? Les droits syndicaux y sont-ils respectés ? Quel est l’impact des activités de cette entreprise sur l’environnement ? Avons-nous une connaissance suffisante de l’ensemble des maillons de la chaîne de valeur de cette entreprise ? Sommes-nous en mesure d’assurer un devoir de vigilance tout au long de notre chaîne de valeur ? En cas d’envoi de personnel sur place, leur liberté d’expression, leurs droits sexuels et leur sécurité seront-elles garanties ? Quel sera l’impact de ma présence sur le marché égyptien sur la réputation de mon entreprise ?

Le devoir de vigilance des entreprises est actuellement discuté à la fois au niveau national belge [20], au niveau européen [21], et au niveau de l’ONU [22]. Quoi qu’il advienne de ces initiatives législatives, les obligations des entreprises en matière de droits humains gagneront en importance et en caractère contraignant dans les prochaines années.

[2Voir dépliant de promotion de la mission économique https://www.flandersinves...

[6Countries with the Highest Default Risk in 2022, Visual Capitalist, July 13, 2022 https://www.visualcapital...