Pandémie, guerre et pénuries : du just-in-time au just-in-case

 (Crédit : © Julie Graux, Imagine demain le monde.
Crédit : © Julie Graux, Imagine demain le monde.

La pandémie révèle les fragilités des chaînes de valeur mondiales. Les ruptures d’approvisionnement provoquent pénuries et inflation – que la guerre en Ukraine risque d’exacerber. Rendre les chaînes de production plus résilientes implique de passer du « Just-in-Time » au « Just-in-Case ».

Le choc économique provoqué par la pandémie de Covid-19 a causé des retards de livraison, des hausses de prix et des pénuries qui ont concerné un nombre croissant de secteurs [1]. La première rupture des chaînes de production a été causée par la fermeture de l’économie chinoise en février 2020. Les pénuries ont ensuite concerné les masques et les médicaments au début de la pandémie, puis les vaccins lorsqu’ils furent développés. En 2021, les problèmes d’approvisionnement ont concerné de nombreux secteurs, en particulier les matières premières, comme le bois ou les métaux, et les semi-conducteurs, qui ont à leur tour affecté la production des produits électroniques et des automobiles. La main-d’œuvre et les porte-conteneurs ont également manqué. Les prix de biens aussi essentiels que l’alimentation, l’énergie ou le logement ont flambé.

Les ruptures d’approvisionnement

Les goulots d’étranglement dont souffre l’économie mondiale sont la principale cause du problème [2]. La désorganisation de l’offre et de la demande au niveau mondial a provoqué des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement. Au début de la pandémie, les mesures de confinement ont entraîné une chute soudaine et simultanée de la production et de la consommation. Cette dernière s’est en outre détournée des services (comme l’Horeca ou le tourisme) vers des biens de consommation (notamment électroniques) pour équiper les domiciles. Lorsque les contraintes ont été allégées après la première vague de contaminations, le rebond de la demande et des échanges de biens manufacturés a été tellement vigoureux que l’offre n’a pas été en mesure de répondre aux besoins par manque de stocks disponibles.

Les ruptures d’approvisionnement ont été exacerbées par ce que les économistes appellent l’« effet coup de fouet » (bullwhip effect) : les risques de pénuries et les hausses de prix incitent les entreprises à augmenter leurs approvisionnements pour se prémunir, mais cela a pour effet d’accroître la demande et les risques de pénuries [3]. Au cours des vagues successives de contaminations, les différents gouvernements ont adopté des mesures sanitaires spécifiques en fonction de l’évolution particulière de l’épidémie dans chacun des pays, avec pour effet de perturber de manière continue les chaînes d’approvisionnement internationales.

Les pénuries concernent notamment les semi-conducteurs, c’est-à-dire les puces électroniques indispensables pour produire le matériel informatique et les automobiles. Lorsque les ventes d’automobiles se sont effondrées en 2020, les semi-conducteurs ont été redirigés vers les producteurs d’ordinateurs et de consoles de jeux, dont la demande augmentait au contraire fortement. Lorsque quelques mois plus tard, la demande de voitures a rebondi, il n’y avait plus assez de semi-conducteurs disponibles. Des lignes de production d’automobiles ont ainsi dû être mises à l’arrêt.

Les Etats-Unis et l’Union européenne ont lancé des plans d’investissement pour soutenir le développement et la production de ces puces électroniques dont dépend leur souveraineté technologique. Les Etats-Unis, qui disposent d’entreprises de pointe comme Intel, Broadcom et Qualcomm, comptent investir 50 milliards de dollars d’ici 2026. L’Union européenne a quant à elle adopté un « Chips Act » prévoyant 42 milliards d’euros d’ici 2030 en vue de quadrupler ses capacités de production et de réduire sa dépendance envers l’Asie. Le défi est toutefois de taille, tant le retard accumulé par l’Europe est important [4].

La flambée des prix de l’énergie et de l’alimentation

Les problèmes d’approvisionnement ont également exacerbé la hausse des prix des matières premières énergétiques et agricoles – que la guerre en Ukraine risque d’exacerber.

Le prix du gaz a flambé en Europe à la suite du rebond rapide de l’économie et des problèmes d’approvisionnement découlant de la réduction des livraisons de gaz russe de 25% en un an et de pannes d’infrastructures-clés [5]. L’Union européenne paie les conséquences de son imprudence : alors que 40% des approvisionnements européens de gaz dépendent de la seule Russie, elle a libéralisé le marché du gaz sans imposer des stocks stratégiques et des règles assurant la sécurité d’approvisionnement en cas de crise. Les pays qui ne disposent plus d’entreprise publique pour plafonner les prix et où – comme en Belgique – beaucoup de ménages ont des contrats à prix variables sont particulièrement vulnérables.

L’indice des prix alimentaires de la FAO a quant à lui dépassé les niveaux records de 2008 et 2011, qui avaient respectivement mené à des émeutes de la faim dans 40 pays en développement et au printemps arabe. Les contraintes d’offre, à la suite des difficultés logistiques et des perturbations climatiques, liées au rebond de la demande, notamment en Chine, ont provoqué une hausse des prix des céréales affectant en particulier les pays pauvres qui dépendent des importations et où l’alimentation représente une part plus importante du budget des ménages – en particulier dans les zones rurales [6].

La pénurie de conteneurs et de main-d’œuvre

Les pénuries concernent également les porte-conteneurs, alors que 80% des biens consommés dans le monde sont transportés par voie maritime [7]. De nombreux conteneurs sont restés immobilisés en Europe et aux Etats-Unis à la suite des mesures de confinement qui ont provoqué l’effondrement du commerce mondial en avril et mai 2020. Mais la demande accrue de biens manufacturés, en particulier électroniques, puis le rebond de la demande en juin après la première vague a mobilisé un nombre croissant de porte-conteneurs. Cela a pris les ports et les transporteurs par surprise et mené à une saturation des capacités d’expédition. Le blocage du canal de Suez durant une semaine en mars 2021 par le navire Ever Given a aggravé les choses, tout comme les mesures sanitaires réduisant le nombre de personnes autorisées à accéder aux ports et à décharger les conteneurs [8].

En temps normal, les conteneurs sont continuellement chargés, transportés, déchargés, puis chargés à nouveau, mais cela n’a plus été possible. Des conteneurs se sont retrouvés au mauvais endroit à la suite des changements dans la demande et la consommation, des porte-conteneurs ont dû naviguer à vide par manque de cargaison à transporter ou ont dû faire la file pour attendre de décharger leurs cargaisons dans des ports congestionnés. Il en a résulté une forte hausse des temps de livraison et des prix du transport. Sur certaines lignes, en particulier au départ de la Chine, le manque de conteneurs a provoqué une multiplication par cinq des prix, alors que la quasi-totalité des cargos dans le monde étaient utilisés – incitant la Chine à en construire de nouveaux en urgence.

La main-d’œuvre a également manqué. Lors du confinement, les entreprises ont réduit leur personnel, ce qui a mené à des pénuries lorsque la demande a rebondi. En outre, les quarantaines provoquées par les vagues de contaminations et les fermetures de frontières entravant la mobilité des travailleurs migrants ont réduit la main-d’œuvre disponible.
Le nombre d’entreprises dans le monde faisant face à des pénuries de main-d’œuvre et de matières premières a atteint un pic en octobre 2021, puis a baissé en novembre et décembre, mais il restait début 2022 trois fois plus élevé que la moyenne des dernières décennies [9]. Les incertitudes sanitaires, économiques et géopolitiques laissent par ailleurs craindre que des ruptures d’approvisionnement continueront de perturber la production et de nourrir l’inflation jusqu’en 2023 [10].

Le spectre de l’inflation

Les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement et la hausse des prix de l’énergie et des matières premières agricoles ont provoqué de l’inflation, qui a atteint 7% aux Etats-Unis et 5% dans la zone euro en décembre 2021. La Réserve fédérale et la BCE ont réagi en annonçant un resserrement progressif de la politique monétaire signifiant la fin de l’argent gratuit. Ce changement n’est pas en soi une mauvaise nouvelle, puisqu’il signifie que l’économie se redresse et qu’elle a moins besoin des mesures monétaires exceptionnelles.
Le risque est toutefois que les banques centrales surréagissent en augmentant les taux d’intérêt trop rapidement. Cela aurait certes pour effet de juguler l’inflation, mais aussi d’exacerber les risques de rechute économique, de chômage et de crise financière. C’est particulièrement le cas en Europe, où l’inflation hors prix de l’énergie et de l’alimentation est restée limitée et où le spectre de la hausse les écarts de taux entre Etats membres (spreads) pourrait rapidement ressurgir au détriment de l’Italie et de la stabilité de la zone euro [11]. En revanche, accélérer la transition énergétique en verdissant la politique monétaire et en triplant les investissements dans les énergies renouvelables d’ici 2030 permettrait à l’Europe de renforcer sa souveraineté énergétique et de réduire la volatilité des prix tout en répondant aux objectifs climatiques.

L’inflation hors prix de l’énergie et de l’alimentation est plus élevée aux Etats-Unis, où l’impact des goulots d’étranglement est plus important. La Réserve fédérale a entamé un processus de resserrement monétaire et annoncé son intention de relever progressivement ses taux d’intérêt. Le risque est toutefois qu’une augmentation trop rapide et importante des taux se révèle un remède pire que le mal, en réduisant la demande et en augmentant le chômage [12]. Il est également à craindre que cela provoque des réactions négatives sur les marchés financiers – non seulement aux Etats-Unis, mais aussi dans les pays émergents. En 2013, l’annonce de la réduction des achats de bons du Trésor par la Réserve fédérale avait suffi pour déclencher une fuite des capitaux et une grave crise économique dans les pays émergents [13]. Dans le contexte des sanctions internationales contre le système financier russe et de la demande croissante de dollars dans le monde, le durcissement de la politique monétaire aux Etats-Unis pourrait déstabiliser le système financier international [14].

Face à la rigidité de l’offre, la politique monétaire restrictive est le choix le plus coûteux en termes de production [15]. Vu que les contraintes d’approvisionnement, et non la demande excessive, sont la principale cause de l’inflation, la hausse des taux d’intérêt n’est pas l’instrument idéal, car cela risque de déprimer inutilement la demande pour les biens qui ne sont pas concernés par les goulots d’étranglement [16]. Ces derniers nécessitent plutôt de résoudre les problèmes d’approvisionnement à court terme et de repenser l’organisation des chaînes d’approvisionnement pour les rendre plus résilientes à plus long terme.

Du « Just-in-Time » au « Just-in-Case »

La pandémie révèle les fragilités des chaînes de valeur mondiales fondées sur le principe du prix le plus bas et du « Just-in-Time ». Elle remet en cause l’efficacité des délocalisations et des sous-traitances dans des pays lointains à bas salaires auprès d’un nombre limité de fournisseurs, ainsi que la gestion en flux tendus et « zéro stock ». Il suffit qu’un problème survienne à un endroit de la chaîne pour perturber l’ensemble de la production mondiale. La transparence des chaînes d’approvisionnement, la diversification des fournisseurs, la constitution de stocks stratégiques et la relocalisation de la production à proximité des marchés de consommation sont désormais promues pour renforcer la résilience des chaînes de production. Prévenir les risques implique de passer du « Just-in-Time » au « Just-in-Case » [17].

Cette approche est déjà appliquée depuis plusieurs années par les entreprises japonaises qui avaient tiré les leçons du tremblement de terre de 2011 et qui ont par conséquent été moins affectées par les problèmes d’approvisionnement durant la pandémie. Elle a également été prise en compte ces dernières années par les entreprises affectées par des événements politiques comme le Brexit ou la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine. Elle s’impose désormais pour s’adapter aux sanctions économiques qui découlent de l’intervention de la Russie en Ukraine. Elle est aussi adaptée à la prévention des risques climatiques. Si elle devenait la nouvelle norme internationale, cette approche du « Just-in-Case » aurait d’importantes répercussions sur le cours de la mondialisation.

[1Bouissou J. et Albert E., « Bois, cuivre, puces électroniques… La planète touchée par une pénurie de biens », Le Monde, 14 mai 2021.

[2Anota M., « L’économie mondiale aux prises avec des goulots d’étranglement », Alternatives Economiques, 14 novembre 2021.

[3Rees D. et Rungcharoenkitkul P., « Bottlenecks : Causes and macroeconomic implications », BIS Bulletin n°48, 11 novembre 2021.

[4Delépine J., « Semi-conducteurs : l’Europe fait un saut de puce », Alternatives Economiques, 9 février 2022.

[5Birol F., « Europe and the world need to draw the right lessons from today’s natural gas crisis », AIE, 13 janvier 2022.

[6De Perthuis C., « L’inquiétante flambée des prix des matières premières », The Conversation, 25 octobre 2021.

[7CNUCED, « Shipping during COVID-19 : Why container freight rates have surged », Nations Unies, 23 avril 2021.

[8Schiffling S. et Valantasis Kanelios N, « Supply chains in 2022 : shortages will continue, but for some sellers the problem will be too much stock », The Conversation, 7 janvier 2022.

[9Williamson C., « Global economic growth hit by Omicron but supply tensions ease », IHS Markit, 7 janvier 2022.

[10De Santis R. A., « Sources of supply chain disruptions and their impact on euro area manufacturing », ECB Economic Bulletin, Issue 8, 2021.

[11Lane P. R., « Bottlenecks and monetary policy », The ECB Blog, 10 février 2022.

[12Stiglitz J., « A balanced response to inflation », Roosevelt Institute, 9 février 2022.

[13Danninger S., Kang K. et Poirson H., « Emerging Economies Must Prepare for FED Policy Tightening », IMF Blog, 10 janvier 2022.

[14Tooze A., « Russia’s financial meltdown and the global dollar system », Chartbook #89, 28 février 2022.

[15Artus P., « Comment réagir à la rigidité de l’offre », Natixis, Flash Economie n°80, 28 janvier 2022.

[16Bartsch E., Boivin J et Brazier A., « A world shaped by supply », BlackRock Investment Institute, janvier 2022.

[17Yueh L., « The Drivers of Supply Chain Resilience », OCDE, 10 janvier 2022.

Cet article a été publié en version courte dans Imagine demain le monde, mars/avril 2022.