Qatar : on n’a pas fini de parler des droits humains ...

GHODGHANS, NÉPAL - 5 MARS 2022 : des membres de la famille ont incinéré le corps de Kripal Mandal,.... (Crédit : © Sebastian Castelier, Shutterstock
Crédit : © Sebastian Castelier, Shutterstock

Ça y est, la Coupe du monde a démarré. Jusqu’au 18 décembre, on va entendre parler tous les jours des exploits de Kylian Mbappé, de Thibaut Courtois et de Sadio Mané – et sans doute encore un peu de droits humains. Car nul n’ignore plus désormais le scandale que représente l’organisation de la compétition en termes de respect des droits fondamentaux, d’écologie et de corruption (lire les « onze absurdités » de la Coupe du monde relevées par le site d’info Reporterre).

Alors que les caméras se braquent sur les pelouses et les stars du ballon rond, on pourrait être tenté de penser que tout n’est pas si grave finalement, comme l’on fait quelques éditorialistes ces dernières semaines. Après tout, la confédération syndicale internationale a salué les « progrès incroyables » du Qatar. Le pays se targue par ailleurs d’organiser la première coupe du monde à atteindre la « neutralité carbone », c’est-à-dire dont l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre du tournoi seront compensées (spoiler : c’est faux). De quoi siroter quand même une bière tranquille en profitant sans trop de mauvaise conscience de ce magnifique assist de Kevin De Bruyne ? Pas si vite.
Les cas d’abus des droits du travail restent nombreux dans le pays – plus de 140 cas recensés l’an dernier par le Centre de ressources sur les entreprises et les droits humains. Le Qatar a employé environ cinq millions de travailleurs pauvres venus d’Asie pour les chantiers de son mondial. Le chiffre de 6.500 morts, calculés par le quotidien britannique Guardian, a souvent été cité. Même s’il fait débat, il est indéniable que les conditions de travail sont déplorables, et les accidents nombreux. Il y a quelques jours encore, le corps de Umesh Kumar Yadav, un père de famille de 32 ans était rapatrié au Népal à la suite d’un accident mortel. Selon la BBC, qui s’en fait l’écho, la famille n’a reçu aucune information de la part de l’entreprise qui l’employait, sans même parler de compensation.

Les abus ne se limitent pas à la sécurité gravement problématique des chantiers. Un rapport récent publié par l’ONG britannique fait état de nombreux témoignages d’abus par les travailleurs eux-mêmes (plus de 1.000 personnes interrogées), qu’il s’agisse de racisme, de rétention de papiers d’identité ou de vol de salaire. Les entreprises elles-mêmes ont été invitées à fournir leurs observations à l’ONG.

C’est notamment le cas du groupe belge BESIX (dont la réponse peut être consultée ici). BESIX, qui admettait l’an dernier trois accidents fatals en cinq ans sur ses chantiers de construction ciblant les infrastructures sportives au Qatar, souligne les efforts mis en place pour améliorer les conditions de travail et se targue de « posséder l’un des meilleurs bilans de sécurité sur les sites de construction au Moyen-Orient ». Le groupe a signé avec les syndicats une déclaration pour promouvoir la sécurité et la santé sur l’ensemble des chantiers internationaux.

Suffisant ? Les entreprises ne devraient pas en être les seules juges, et elles devraient pouvoir être tenues responsables en cas d’abus. Une enquête du journal Le Soir vient d’ailleurs de révéler des manquements graves ont été constatés à plusieurs reprises sur le site Al-Janoub, construit par BESIX entre 2016 et 2019. « Du matériel de travail en hauteur n’était pas conforme, des risques d’électrocution sérieux ont été pointés ainsi que des difficultés de communication sur les règles de sécurité faisant craindre des accidents mortels sur le site. Dans les camps d’hébergement des travailleurs, les conditions sanitaires n’étaient pas réunies, notamment pour le suivi médical des ouvriers  », rapporte le quotidien.

En France, où existe une législation sur le devoir de vigilance des entreprises, une filiale du groupe Vinci vient quant à elle d’être mise en examen pour les « conditions de travail ou d’hébergement incompatibles avec la dignité humaine » au Qatar.

Mais les législations nationales ne suffiront pas à elles seules à garantir le respect des droits humains par les entreprises multinationales. Des progrès législatifs comme le devoir de vigilance à tous les niveaux de pouvoir sont nécessaires pour refermer les béances qui permettent aujourd’hui de se réfugier derrière des filiales ou des sous-traitants peu contrôlés.

En Belgique, une proposition de loi sur le devoir de vigilance est sur la table depuis avril 2021 mais le processus législatif n’avance que très peu depuis. Une proposition de directive européenne a été déposée également. Elle comporte de nombreuses lacunes notamment sur son champ d’application, sur l’accès à la justice pour les victimes, sur les obligations en matière d’impact climat. Interpellez notre gouvernement pour une directive et une loi ambitieuse sur le devoir de vigilance. Nous vous invitons à interpeller ici notre gouvernement pour une directive et une loi ambitieuse sur le devoir de vigilance.