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Chocolat : une fierté nationale au goût amer

Le chocolat, un plaisir très coupable ? Dans les plantations de cacao, le travail des enfants est loin d’être éradiqué, les salaires restent indignes et la déforestation se poursuit à grande échelle. Principale importatrice, l’Europe a un rôle à jouer pour contraindre les géants du secteur à respecter les droits humains et l’environnement. On vous explique comment.

13 juillet 2022

Le chocolat est indéniablement une fierté nationale. L’image est ancrée dans l’inconscient collectif, autant que dans la réalité économique. La Belgique produit environ 700.000 tonnes de chocolat et de pralines par an, est le deuxième plus grand exportateur au monde et dispose de la plus grande usine de chocolat au monde. Le secteur s’est engagé, à travers l’initiative Beyond Chocolate, soutenue par le gouvernement fédéral, à se tourner vers la production durable. D’ici 2030, la déforestation liée à la production de cacao pour tout le secteur chocolatier belge doit prendre fin et tous les producteurs de cacao devront toucher des revenus viables…

Et à voir la profusion de labels sur les emballages de chocolats, on serait presque tenté de penser que nous sommes en bonne voie, et que la filière du cacao est sur le point de devenir durable et respectueuse des droits humains. La réalité est pourtant moins reluisante que les logos qu’arborent fièrement la plupart des chocolats vendus dans les grandes surfaces en Belgique. Même Leonidas, fleuron national de la praline et fournisseur de la cour, qui assure depuis un an que sa matière première est « durable », n’est en rien capable d’assurer que les cacaoculteurs bénéficient de revenus décents, ni même que des enfants ne travaillent pas dans les plantations, comme le montre une enquête récente du magazine Tchak.

Revenus faibles et travail des enfants

En dépit des initiatives annoncées en Belgique et plus généralement par toutes les multinationales du secteur, comme Nestlé ou Barry Callenbaut, les conditions d’emploi dans les plantations de cacao, localisées essentiellement en Afrique de l’Ouest, restent indignes. En Côte d’Ivoire, par exemple, même chez les producteurs certifiés Fair Trade, 88 % des planteurs gagnent moins qu’un revenu vital et 43 % sont sous le seuil d’extrême pauvreté (voir).

« Plusieurs études montrent que l’impact (des certifications) sur les revenus est très limité, déplore Samuel Poos, coordinateur du Trade for Development Centre d’Enabel, l’Agence belge de développement, cité dans l’enquête de Tchak. Or, il existe un consensus au sein de l’Organisation internationale du cacao [qui réunit les pays producteurs et consommateurs de cacao] pour dire que, la clé du cacao durable, c’est de permettre aux cacaoculteurs de gagner leur vie. Malheureusement, sur le terrain, il n’y a pas grand-chose qui change à ce niveau-là. »

Plus inquiétant encore, une étude menée en 2019 par l’université de Chicago a montré que le travail des enfants reste important. En moyenne, en Côté d’Ivoire et au Ghana, 43% des enfants de familles rurales participaient à des tâches dangereuses dans les plantations.

La déforestation se poursuit

Sur le front de la déforestation non plus, les progrès ne sont pas notables, en dépit des engagements internationaux. En novembre 2017, lors de la conférence des Nations Unies sur le climat, les gouvernements de Côte d’Ivoire et du Ghana, ainsi que les grands négociants de cacao et les principaux chocolatiers, avaient signé l’Initiative Cacao et Forêts, qui a débouché sur des plans d’action détaillés pour mettre fin à la déforestation causée par l’expansion des plantations de cacao. Mais l’an dernier, l’ONG Mighty Earth a pourtant constaté que les promesses sont loin d’avoir été tenues. En associant une cartographie de la chaîne d’approvisionnement et une analyse des données satellitaires à des enquêtes sur le terrain, Mighty Earth a réuni des preuves de la destruction continue de la forêt tropicale. Cette destruction s’opère notamment dans des zones protégées qui sont à la fois des habitats vitaux pour la faune menacée, des moyens de subsistance pour les communautés autochtones et locales, et des puits de carbone essentiels.

Pour des contraintes légales

Face au manque de succès des labels et des initiatives volontaires du secteur, une conclusion s’impose : l’autorégulation est insuffisante pour atteindre les objectifs sociaux et environnementaux. C’est pourquoi la proposition législative sur le devoir de vigilance est un outil tellement essentiel… et controversé. Les lobbies des multinationales sont à pied d’œuvre pour miner ce projet qui vise à obliger les entreprises multinationales à veiller au respect des droits humains, des normes sociales et environnementales tout au long des chaînes d’approvisionnement – y compris chez les sous-traitants. Dans la filière du cacao comme dans d’autres secteurs, cette législation pourrait contraindre les entreprises multinationales à démontrer avoir pris toutes les mesures nécessaires pour respecter ces normes.

Un exemple très récent montre parfaitement qu’en l’absence de législation contraignante, les multinationales du cacao pourront sa laver les mains de leur responsabilité. Aux Etats-Unis, en juin dernier, plusieurs géants du secteurs qui étaient poursuivis par des citoyens maliens ont été relaxés. Le tribunal du District de Columbia a estimé que les plaignants dans le recours collectif n’avaient pas qualité pour poursuivre parce qu’ils n’avaient pas montré de « lien traçable » entre les sept sociétés défenderesses (Hershey, Nestle, Cargill, Mars, Mondelez International, Barry Callebaut et Olam International) et les plantations spécifiques où ils travaillaient.

Tant que la loi ne les y contraindra pas, les opérateurs économiques continueront de fermer les yeux sur les dérives sociales et environnementales. C’est pourquoi nous mettrons la pression dans les prochains mois pour le devoir de vigilance … avec votre soutien ?

URL : https://www.devoirdevigilance.be/Chocolat-une-fierte-nationale-au